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Guide de préparation d'un mariage mixte

Roméo et Juliette vont se marier

 

Roméo est catholique, Juliette est protestante (de l’Eglise réformée de France) ; ils vont se marier…

 

Lundi 2 mars : Elle et lui

Juliette, vingt-deux ans, a rencontré Roméo, vingt-cinq. Ils se sont revus et les voici faisant tout plein de projets... communs. Leurs études sont terminées. Après le bac Juliette, qui est ardéchoise, a passé quelques années en fac de droit à Montpellier. Quant à Roméo, greno­blois, il inaugure son premier poste de professeur de physique à Privas, capita­le de l’Ardèche. Au plan des sentiments comme du point de vue géographique, les condi­tions sont donc favorables. Allons-y pour le mariage !

Oui, mais si Roméo est d’origine catholique – ce qui n’est pas très étonnant en France –, Juliette, elle, a poussé sur le rameau protestant réfugié naguère sur le plateau ardéchois. Et sans être ni l’un ni l’autre des « piliers de sacristie », ils tiennent à leurs racines. Roméo ne connaît pratiquement rien du protestan­tisme. Il ne sait même pas – il ne leur a jamais demandé – si, parmi ses camarades du lycée ou de fac, il y avait des protestants : la question religieuse n’était pas à l’ordre du jour. La famille de Juliette par contre, bien que fidèle à l’Eglise réformée de France depuis longtemps, a déjà connu des mariages qu’on appelle bizarrement « mixtes », entendez composés de deux conjoints dont l’un est protestant et l’autre catho­lique. On dit aussi « mariage intercon­fessionnel » mais c’est peu euphonique ; « mariage œcuménique », qui n’est pas précis ; quant à « mariage inter- ­Eglises » utilisé par les anglophones, il passe mal en français[1].

La maman de Juliette lui a proposé d’aller demander conseil auprès du pasteur de Privas. Qu’à cela ne tienne, Roméo se rendra de son côté à la cure catholique du même lieu !

            Mais c’est idiot d’aller chacun de son côté, s’exclame-t-il. Je t’accom­pagne chez le pasteur !

            D’accord. Après, on ira ensemble chez le curé[2].

Chose dite, chose faite.

L’entrevue successive avec le pasteur, Monsieur Laccueil, et le prêtre, le père Ouvert, est chaleureuse bien que l’un et l’autre soient très occupés. La paroisse réfor­mée est fort étendue et le curé, qui prend de l’âge et ne voit pas venir la relève, peine à tout assumer.

Ce qui a « déçu en bien » (comme on dit dans le canton de Vaud) Roméo et Juliette, c’est qu’avec les deux hommes la conversation a été « humaine ». Ils n’ont pas d’abord parlé de règlement, de discipline, de droit canon, d’obligation, d’interdiction... mais les deux ministres ont essayé, l’un et l’autre, de faire vrai­ment connaissance avec les jeunes gens en les laissant s’exprimer librement[3] .

Roméo et Juliette ont compris que le plus important était de se préparer à leur vie conjugale et familiale avant de chercher à mettre au point les détails du déroulement de la célébration nuptiale, même si la réservation du restaurant pour le repas festif impose de décider rapidement la date de la cérémonie.

M. Laccueil a dit : « Un couple mixte, c’est d’abord un couple, un couple comme tous les autres. Il aura peut-être quelques difficultés de plus qu’un autre couple mais, si tout va bien, il aura aussi des richesses particulières ».

Donc, première étape : préparation d’une vie conjugale et familiale.

            Mais la différence des religions ?

            Des confessions, rectifie le pasteur. Le christianisme est divisé en plusieurs confessions (catholique, protestante, orthodoxe…) mais c’est la même religion chrétienne, différente des autres reli­gions issues d’Abraham (judaïsme et islam) et orientales ou extrême-orien­tales (bouddhisme...). Donc en confes­sant le même Seigneur Jésus comme Dieu et Sauveur, on doit pouvoir s’en­tendre malgré des divergences de doc­trines qui ne sont parfois que des différences de sensibilités ou des accentua­tions différentes à l’intérieur d’une même doctrine.

Juliette est impatiente et elle plaide pour, bien vite, une réunion à quatre. Ce qui se fait[4].

           Mais pour préparer le mariage, com­ment faire ? D’abord où le célébrer : au temple, à l’église, dans la nature... ?

C’est le père Ouvert qui prend la parole.

            Mes enfants, vous êtes libres. Le choix dépend de vous. Il faut simplement savoir que – pour une vieille raison qui remonte au XVIème siècle – si votre maria­ge est célébré au temple, il ne sera reconnu par l’Eglise catholique que moyennant une dispense préalable accordée par l’évêque parce que, selon le code de droit canonique, un catho­lique doit se marier devant un prêtre, en principe le curé de sa paroisse ou un autre prêtre délégué par lui[5].

            Mais peut-on organiser une célé­bration avec un prêtre et un pasteur ?[6]

            Oui, répondent ensemble M. Lac­cueil et le père Ouvert, mais pour que le mariage ait une dimension, une ouvertu­re œcuménique il n’est pas nécessaire qu’il y ait participation des deux ministres. Comme si la présence d’un seul était insuffisante ! Cependant, si vous le souhaitez pour de bonnes rai­sons (par exemple, pour manifester publiquement que l’un et l’autre vous voulez garder le lien avec votre Eglise d’origine qui reste votre Eglise) le pas­teur et le prêtre peuvent participer l’un et l’autre – s’ils en ont le temps matériel – à votre union.

           Mais pratiquement ?

            Si vous vous mariez au temple, dit M. Laccueil, le prêtre pourra intervenir par des lectures bibliques, un moment de méditation, une prière d’intercession, etc.

            De même à l’église catholique, ajoute le père Ouvert, la répartition des moments de la célébration peut être décidée d’un commun accord. Mais nous demandons que, dans ce cas, ce soit le prêtre qui reçoive les consente­ments et prononce la bénédiction nup­tiale. Rien n’empêche toutefois le pas­teur de remettre la Bible, de prononcer une prière et même, si vous le souhaitez, d’assurer la prédication[7].

           Est-ce qu’il existe des modèles de célébration à suivre ? demande le pra­tique Roméo.

           A mon avis, répond le père Ouvert, il faut partir des schémas proposés par les rituels et faire les choix qui y sont proposés. Si vous êtes au temple, il faut prendre la liturgie protestante comme point de départ. Et à l’église, le rituel catholique. Mais, quant à moi, je suis tout à fait prêt à accueillir vos suggestions[8].

            Ne pensez-vous pas, interrompt M. Laccueil, que la première chose à faire est pour vous de choisir le ou les textes bibliques qui donneront le la à la symphonie de votre mariage ? Vous avez une Bible ?

            Oui, répond Juliette. Mais je ne la connais pas assez pour y trouver du pre­mier coup les textes que je souhaite.

Roméo, lui, reste silencieux. Il cherche dans sa tête : il est à peu près convaincu qu’il n’y a pas de Bible chez lui.

            Nous sommes prêts à vous aider, reprend le père Ouvert. Il existe entre autres des recueils[9] qui suggèrent des passages de l’Ancien et du Nouveau Testaments parlant du mariage et des qualités du mariage : amour, solidité, unicité, fidélité, bâti sur le roc... Mais vous pourriez aussi choisir d’autres pas­sages.

            Je conseille volontiers, poursuit M. Laccueil, Vivre et aimer qui est l’œuvre de protestants d’Alsace[10]. Il y a une introduction (« Vivre à deux et devenir un couple ») et une liturgie de mariage. Avec encore des textes bibliques, des prières et des cantiques. Je connais aussi une publication interconfession­nelle de Suisse, Célébration œcumé­nique du mariage, qui a un caractère plus officiel et est sans doute moins immédiatement pratique ; mais elle pro­pose un schéma liturgique pour mariage interconfessionnel[11].

L’horizon s’éclaircit. Roméo toute­fois, par une nouvelle question, relance les inquiétudes.

            Et si c’est au temple, on peut célé­brer la messe de mariage ?

Les deux ministres sourient et c’est M. Laccueil qui précise :

            Au temple, il n’y a pas de messe. La messe est une expression catholique pour désigner ce que nous appelons la sainte cène. Or, dans notre pays, la cou­tume de l’Eglise réformée n’est pas de lier le mariage et la communion eu­charistique, contrairement à l’Eglise catholique.

            Précision, interrompt le curé. L’Eglise catholique prévoit que le sacre­ment de mariage peut être reçu soit dans le cours d’une messe, soit indépendam­ment de la messe. Jusqu’à ces dernières années, il est vrai, la grande majorité des mariages étaient conjoints à la messe. Mais l’évolution va vers une mul­tiplication des mariages « sec » si je puis dire.

L’expression était malheureuse ; elle fait bondir Juliette.

            Mais je ne veux pas d’un mariage au rabais ! Si Roméo et moi choisissons de nous marier à l’église catholique – nous ne savons pas encore – je veux une belle messe avec l’orgue.

Le père Ouvert sourit.

            Une célébration de la Parole peut être ample et belle. Ce n’est pas du tout une cérémonie de deuxième ordre. Elle sera belle si elle est bien pré­parée par vous et par nous et vécue avec foi par tous les assistants.

Roméo pose de nouveau la bonne question :

            S’il y a une messe, tout le monde peut communier ?

            Non, répond le père Ouvert. Ce n’est pas encore possible. Malgré les progrès accomplis dans le mouvement œcuménique le catholicisme et le protes­tantisme reconnaissent encore des différences entre eux sur l’eucharistie ou, plus précisément, sur la qualifica­tion du ministre qui préside cette eucha­ristie. C’est pour cela qu’il ne va pas de soi qu’un protestant communie à une messe catholique. Et encore moins qu’un catholique prenne la sainte cène au temple.

Une ombre passe sur le visage de Juliette et de Roméo.

            Pourtant, maman m’a dit qu’elle avait communié à l’église catholique un jour, pendant la Semaine de prière pour l’unité chrétienne en janvier.

           Et moi je suis prêt à communier au temple, renchérit Roméo qui ne veut pas être en reste.

 

C’est M. Laccueil qui réagit.

            L’Eglise réformée est disposée à accueillir à la sainte cène tous les chré­tiens qui discernent dans le pain et le vin le Corps et le Sang du Seigneur. Donc elle accueille tout le monde[12]. L’Eglise catholique a une position différente : ce ne peut être que de manière excep­tionnelle, donc dans des circonstances précises, qu’elle offre la communion à des non catholiques[13]. Et j’ajoute : l’Eglise orthodoxe, elle, ne le fait jamais.

Roméo et Juliette ont le sentiment d’être pris au piège. Ils se rassérènent peu à peu en écoutant les précisions du père Ouvert.

            Nos Églises ne sont pas encore par­venues à un accord parfait dans ce domaine. C’est pour cette raison, pour éviter des problèmes de conscience, que, dans un document qu’elles ont rédigé ensemble à l’usage de ceux – fiancés et ministres – qui préparent une célébra­tion œcuménique de mariage, elles recommandent – sans l’imposer – une célébration de la Parole sans la messe. Voyez, je prends les indications catho­liques : « On emploiera habituellement le rite du mariage sans Eucharistie. Une célébration de la Parole correspondra mieux, en effet, à la situation des fiancés et de ceux qui les entourent, car elle permettra à tous de se trouver réunis dans une prière commune. En outre, il ne serait pas opportun de célébrer un mariage mixte au cours de la messe, puisque cela pourrait paraître, au premier instant du mariage, un manque de respect à la conscience du non-catholique et des membres de son Église ou communauté. Ceux-ci, de toute façon, ne pourraient pas y participer pleinement »[14], c’est-à-dire ne pourraient pas y communier sacramentellement.

M. Laccueil enchaîne :

           Les luthériens et les réformés en France ont entériné cette prise de position catholique. Lisez dans nos Recommandations : « Pour le mariage dans l’Église catholique la législation actuelle prévoit habituellement le rite du mariage sans messe ». Et nous commen­tons : « On expliquera aux fiancés que cette mesure n’est pas dictée par un souci de discrimination, mais est à juste titre inspirée par le respect de la conscience de la partie protestante et de sa famille qui se trouveraient dans l’impossibilité de participer plei­nement à une célébration eucharis­tique. » Roméo réagit.

            Je suis sûr que grand’ maman sera furieuse... ou très triste s’il n’y a pas de messe à mon mariage. Ça va faire un drame.

            C’est à Juliette et à toi de régler ce problème, reprend le père Ouvert. Du point de vue de l’Eglise catholique, je te le redis, la célébration de la messe, si elle n’est pas conseillée dans ton cas, reste possible. Écoute ce que dit la Pastorale commune : « Si les circons­tances le demandent, en particulier si la partie non catholique, après en avoir parlé avec son ministre, voit dans une absence de messe une mesure de discri­mination, on peut, du consentement de l’Ordinaire du lieu, suivre les rites de la célébration du mariage pendant la messe, en observant les prescriptions de la loi générale pour ce qui concerne la communion eucharistique. »

Pour la troisième fois le téléphone sonne avec insistance. Roméo et Juliette prennent congé de M. Laccueil et du père Ouvert après qu’un nouveau rendez-vous a été fixé pour le mois suivant.

Les deux fiancés reçoivent comme mission de chercher ensemble les lec­tures bibliques qu’ils veulent entendre et méditer le grand jour. Il leur faudra aussi dialoguer entre eux pour détermi­ner, dans le respect de la conscience de l’un et de l’autre, le lieu du mariage : église ou temple ? Et puis, peut-être, déjà songer à l’attitude qu’ils prendront à l’égard de leurs futurs enfants. Du pain sur la planche ! Mais ils espèrent trouver de l’aide au sein du groupe de foyers mixtes de Privas qui les a invités à une choucroute-débat.

 

Vendredi 27 mars : Juliette et sa maman Idelette

 

Quelques semaines plus tard, Juliette discute avec Idelette, sa maman.

            Tu as une sacrée chance, ma fille, tout se passe apparemment comme sur des roulettes. De notre temps c’était dif­férent et même encore plus récemment ! Tiens, la cousine Anne-Lise, il y a quelques années seulement : elle vivait alors en Bretagne. Eh bien, crois-moi, elle a d’abord sué sang et eau pour trouver un pasteur : c’est une espèce plutôt rare là-bas. Et puis, je ne veux pas bêcher le curé catholique mais, tu sais, on ne peut pas dire qu’il l’a accueillie à bras ouverts. Ses bras, il les aurait peut-être ouverts si elle avait parlé de se convertir, de devenir catho­lique[15]. Mais comme elle demeurait bonne protestante, il est resté assez froid. Il lui a sorti une série de docu­ments romains : l’un d’eux demandait qu’Anne-Lise s’engage par écrit à éle­ver ses enfants dans la foi catholique...

            Mais, maman, le père Ouvert, ici, nous a dit que ça n’existait plus, que l’Eglise catholique ne demandait plus cette promesse...

           Je le sais. Elle demande cependant que le catholique « fasse son possible » pour que ses enfants soient catholiques. J’ai l’impression que cette directive de Rome est interprétée avec une certaine souplesse et laisse en fin de compte les portes assez ouvertes[16].

            Mais alors, dans l’Eglise romaine, chaque curé fait un peu comme il veut ? Je croyais que c’était plus rigide. Il n’y a pas un pape ?

           L’Eglise romaine a beaucoup chan­gé depuis quelques décennies. Avant, nous autres protestants lui reprochions d’être uni­forme, monolithique, de manquer de souplesse, du sens de l’accueil de cha­cun avec ses caractéristiques propres. Et puis, il y a eu ce concile qui, mine de rien, a modifié pas mal de choses (oh ! pas tout, peut-être même pas les choses principales : le pape est toujours là qui prend bien de la place... et les supersti­tions des pèlerinages continuent, etc). Mais, quand même, du côté du respect des autres il y a eu un changement. Toutefois un changement de mentalité, ça ne se fait pas tout seul. Il faut des années. Et les choses peuvent aller plus vite ici, moins vite là. C’est difficile à vivre mais il faut l’admettre. Ici, à Privas, on a de la chance. Alors, com­ment ça se prépare ce mariage ? Vous avez déjà vu plusieurs fois M. Laccueil et le père Ouvert ?

           J’ai été frappée : pratiquement le pasteur et le curé nous ont dit, séparément, à peu près les mêmes choses et ensemble ils les ont répétées.

            Tu t’en souviens ?

            Bien sûr. D’autant plus que le père Ouvert nous a dit qu’il faudrait que, avec Roméo, j’écrive une déclaration d’intention[17].

            Une déclaration d’intention, c’est quoi ? Une nouvelle paperasse ?

            Non, non pas du tout. C’est un truc qui n’existe qu’en France, ça ne vient pas de Rome. Le père Ouvert nous a dit qu’il fallait, après les conversations avec lui et avec M. Laccueil, qu’ on écrive les idées principales que Roméo et moi nous retenions.

            Des idées sur quoi ?

           Eh bien ! Sur le respect mutuel entre nous deux, sur la volonté de faire connaître Jésus Christ à nos enfants, sur notre participation à la vie de la paroisse, ou plutôt des paroisses...

            Mais vous ne pouvez pas écrire votre vie à l’avance ! Vous ne savez même pas si vous resterez longtemps à Privas. Peut-être dans quelques années vous serez ailleurs en Europe : tout bouge aujourd’hui.

           Oui, oui. Roméo rêve d’aller en Afrique noire... Enfin, on n’en sait rien. Mais dans la déclaration que le père Ouvert nous a demandé de rédiger, il faut mettre seulement nos intentions : c’est pour cette raison que cela s’appel­le « déclaration d’intention ».

           Et tu vas faire ça ?

           Oui, ils nous ont dit qu’il y avait des « modèles »[18], mais qu’il valait mieux écrire librement nous-mêmes : on peut rédiger deux déclarations séparées ou bien une déclaration commune. Le curé pense que c’est mieux de n’en faire qu’une – après tout on s’unit Roméo et moi, non ? – mais que, pour la rédaction, il est astucieux de commencer chacun de son côté et, dans un deuxième temps, de fusionner nos deux papiers.

           Tu ne penses pas que le point délicat sera ce que vous écrirez au sujet de l’éducation de vos enfants ?

            On en a déjà parlé plusieurs fois avec Roméo. On a nos petites idées : il faudra que nos enfants connaissent le protestantisme et le catholicisme ; d’une manière ou d’une autre.

            Eh bien ! Bon courage, ma fille ! Ce n’est peut-être pas si bête que de vous obliger à réfléchir la plume à la main !

 

Dimanche 5 avril : Roméo et les cathos

 

« Roméo va épouser une protestante ». La nouvelle s’est répandue dans le cercle familial. En voilà un événement ! Si ses parents, dissimulant tant bien que mal leur inquiétude, se font assez discrets, il n’en est pas de même de quelques autres membres de la famille.

Il y a d’abord le parrain de Roméo, un vieil inspecteur des impôts, dont le métier n’a pas tué la causticité : le catho chez lui se réveille tout à coup et il considère de son devoir de mettre son filleul en garde.

            Ecoute, Roméo, tu m’aurais dit que tu avais rencontre une belle Mexicaine ou une jolie Japonaise, ça m’aurait fait un choc, mais, après tout, pourquoi pas ? Mais une protestante ... C’est quoi d’abord un protestant ?

            Les protestants, oncle Régis...

            Je sais, je sais. C’est des gens qui ne veulent ni du pape, ni de la Vierge Marie, ni de la présence du Christ à la messe.

            Mais, oncle Régis, ils n’ont pas de messe... Ils célèbrent un culte...

            Eh bien, raison de plus ! Il n’y a pas de présence. C’est une autre religion.

            Non, mon oncle, le père Ouvert nous a bien dit, à Juliette et à moi, que catho­licisme et protestantisme sont la même religion chrétienne. La différence est plutôt, il a dit « confessionnelle », moi je comprends que ce sont des accents qui sont placés différemment à l’intérieur d’une même foi en Jésus.

            La même foi ? Mais qu’est-ce que tu fais du pape et de la Vierge ?

            Je ne crois pas que le pape joue un grand rôle dans ma vie ni d’ailleurs dans la tienne, oncle Régis. Moi, j’ai l’impres­sion que ce n’est pas ce qu’il y a de principal dans le catholicisme ni dans l’Évangile. Et pour la Vierge, Juliette a été épatée : le père Ouvert nous a mon­tré un bouquin écrit par un groupe de protestants et de catholiques – je n’ai pas retenu le nom du groupe[19] – qui parlent ensemble de Marie.

            Tu l’as lu ?

            Non, pas encore, parce que j’ai l’impression que c’est fortiche. Mais j’aimerais bien – et Juliette accepte – que nous puissions le faire à l’intérieur du groupe œcuménique de Privas.

            Ah bon ! Et tu es déjà entré dans un temple ?

            Oui, le pasteur et le curé de Privas nous ont conseillé de faire chacun mieux connaissance avec les cérémonies des deux Églises.

            Tu aimes ?

            Euh ! oui et non. J’aime parce que c’est plus simple qu’à la messe, plus direct. Je trouve aussi que le sermon du pasteur est souvent plus dense que l’ho­mélie du père Ouvert mais il est aussi plus long... Mais je ne comprends pas pourquoi trois dimanches sur quatre, d’après ce que m’a dit M. Laccueil, on ne célèbre pas la sainte cène, comme ils disent. C’est trop uniquement des paroles.

            Dis donc, tu exagères. Tu leur reproches de ne pas communier et, toi, tu ne le fais pas souvent.

           Justement ! C’est étrange mais les discussions avec Juliette me donnent envie d’être plus catholique et donc peut-être vais-je aller plus souvent à la messe et y communier. Et pour elle, c’est pareil dans l’autre sens : elle connais­sait déjà assez bien les cérémonies catholiques. Forcément ! Mais elle m’a dit l’autre jour : « Tu sais, je me sens vraiment protestante et pourtant je n’ai pas de dégoût pour le catholicisme ! ».

            Tout ça, mon garçon, c’est du senti­ment ! Vous êtes des amoureux, ça se comprend. Mais ils ne sont pas un peu rêveurs, votre curé et votre pasteur que vous dites si copains l’un avec l’autre.

            Ecoute, parrain. Ce n’est sûrement pas aussi cool partout et depuis qu’on sait que je vais épouser Juliette, on me raconte des histoires de curés et de pas­teurs qui se bouffent le nez, qui tirent la couverture chacun de son côté ou qui simplement s’ignorent complètement. Évidemment au détriment et au déses­poir des fiancés qui viennent les voir.

            Tu vois bien ! Et alors dans ces cas-là qu’est-ce qu’ils peuvent faire les amoureux qui se font envoyer sur les roses par ces messieurs ?

            Ecoute, parrain, je ne suis pas un spécialiste mais quelqu’un m’a dit que, dans chaque diocèse ou par région, il y a toujours un prêtre ou un pasteur ou une équipe œcuménique qui sont plus compé­tents. On peut avoir recours à eux[20].

            Mais ces gens doivent être très occupés.

            Il y a aussi des livres. A Privas, nous avons pris contact, Juliette et moi, avec un couple mixte. Ils ont déjà trois enfants. On a passé avec eux une soirée épatante. Ils nous ont raconté leur his­toire : ils ont eu des difficultés mais ils s’en sont toujours sortis. Et ils nous ont dit qu’ils ont été aidés par un bulletin auquel ils sont abonnés : ça s’appelle Foyers Mixtes. C’est rédigé par des couples comme nous, avec un pasteur et un prêtre. J’en ai parlé à maman qui m’a dit qu’elle allait nous y abonner.

            Déjà abonné ! Tu vas vite en besogne.

           Attend deux minutes, oncle Régis, je vais te chercher un numéro que les amis de Privas m’ont prêté, il y a un calendrier dedans.

Roméo monte à l’étage et revient avec une brochure bouton d’or sur laquelle se détache un gros titre rouge FOYERS MIXTES chrétiens. L’oncle feuillette le fascicule. Il sursaute.

           Eh bien mon vieux ! Ils sont gonflés. Tu as vu ce qu’ils te proposent. Regarde page 28 ! De célébrer l’Immaculée Conception avec Juliette. C’est elle qui va être ravie alors que – tu me l’as dit – elle ne prie pas le Je vous salue Marie et elle ne fait même pas le signe de la Croix...

Roméo reprend la brochure et, triom­phant :

            Oui, mais regarde page 25. On va célébrer ensemble la Fête de la Réformation. Ça c’est du fifty-fifty ou je ne m’y connais pas !

L’oncle reprend la brochure et, inté­ressé, il examine les thèmes des cahiers déjà publiés.

            J’ai l’impression que, dans cette revue, on traite un peu de tous les pro­blèmes qui vont vous préoccuper : le pardon, le baptême, donner à nos enfants le goût de Dieu, Ah ! et « Tous... saints ». J’aimerais bien savoir ce qu’ils écrivent sur ce thème !

            J’ai compris, parrain. Quand nous aurons lu les numéros de Foyers Mixtes, Juliette et moi, on te les refilera.

 

Vendredi 22 mai : Roméo et Juliette

 

Juliette arrive essoufflée et manifestement d’assez mauvaise humeur

           Il est marrant ton curé ! Non seule­ment après des heures de discussion entre toi et moi j’ai été la plus souple et j’ai donné mon accord pour qu’on se marie à l’église. D’ailleurs je ne suis pas certaine que ce soit pour de très bonnes raisons : je t’ai dit qu’avec tous les amis que nous avons et ta famille nombreuse, le temple serait trop petit. Bref, ok : on ira à l’église. Mais maintenant j’en ai marre des paperasses. Il veut mon certificat de baptême et aussi un extrait de naissance et encore notre déclara­tion d’intention, d’ailleurs pas encore mise au net...

            Mais, Juliette, moi aussi je lui donne mon certificat de baptême et un extrait de naissance et la déclaration...

            Oui, mais tu es catholique toi ! Vraiment, c’est plus simple au temple On aurait dû se marier au temple.

            Tu sais bien que grand’ maman n’aurait pas mis les pieds au temple.

            Mais ce n’est pas elle qui se marie... C’est nous.

           Oui, mais il faut aussi tenir compte des autres, surtout grand’ maman.

            Alors on se marie seulement à la mairie... ou bien on se marie successi­vement au temple puis à l’église. Comme cela il n’y aura pas de jaloux !

           Ecoute, Juliette, ne nous énervons pas. Le père Ouvert nous a dit qu’on ne peut pas faire deux mariages à la suite[21]. Et puis je croyais qu’on était d’accord pour penser tous les deux que le passage à l’église ou au temple ajou­te quelque chose après l’échange des consentements à la mairie.

            Roméo, tu oublies : M. Laccueil a dit – c’était très clair – que c’est à la mairie que nous sommes mariés. Le passage au temple n’est pas nécessaire. En tout cas pour un protestant.

            Ça ajoute bien quelque chose ?

            Oui, je pense que c’est la bénédic­tion de Dieu qui est demandée sur notre couple.

            Et peut-être, ajoute Roméo, que c’est important que les paroissiens soient là pour nous entourer Pas seule­ment la famille et les amis, mais aussi les paroissiens.

Juliette est redevenue plus calme.

            Bon, ok, je demande mon certificat de baptême à Nîmes.

           Pourquoi à Nîmes ?

            Parce que c’est au petit temple de Nîmes que j’ai été baptisée.

            Ah bon ! Alors pour moi, maman a dû demander à Grenoble.

           Sans doute. Tu as bien de la chance d’avoir une mère poule qui fait le bou­lot pour toi.

Roméo sent qu’il vaut mieux détour­ner la conversation.

            Alors, sur les textes bibliques on est d’accord : le n° 14 et le n° ...

            Tu ne pourrais pas apprendre à dire les chapitres et les versets comme tout le monde : 1 Corinthiens chapitre 13 et Matthieu chapitre 19 ?

            Bon ! Alors on passe aux chants. Moi j’aime bien celui de Dominique Ombrie : « Seigneur rassemble-nous dans la paix de ton amour » et puis « Comme un souffle fragile... ».

            Oui, je les connais tous les deux. Peut-être qu’il faudrait prendre le « Souffle » après l’Evangile puisque le chant parle de la Parole de Dieu. Mais il faut aussi des cantiques protestants.

            Je n’en connais pratiquement pas.

            Tiens regarde, voici le livre de chants « Arc en ciel ». Qu’est-ce qu’on choisit là-dedans ? On pourrait aussi jeter un œil dans le recueil œcuménique « Ensemble ».

La discussion a duré des heures…

 

Samedi 11 juillet : Désormais vous êtes unis..

 

Il fait un soleil éclatant lorsqu’à 17 h 15 Roméo et Juliette sortent de l’église sous une pluie de riz et, après avoir serré tant de mains et embrassé tant d’amis, se dirigent vers la terrasse ombragée où déjà une partie des amis font honneur au buffet.

Le cousin Pierre, chargé de filmer, se faufile à travers les groupes et, comme il a l’oreille fine, il recueille sur le vif des appréciations spontanées.

           Eh bien ! dit une dame à grand cha­peau fleuri, c’était un mariage original. Un pasteur qui prêche dans une église ! Tu as déjà vu ça, chérie ?

            Non ! C’était bien ce qu’il a dit sur l’amour qui supporte tout, qui endure tout...

           Tu ne le crois pas un peu idéaliste ? D’abord où a-t-il pris ça ? Moi je crois qu’au mariage il faut dire – surtout aux jeunes d’aujourd’hui – que le mariage, c’est pour la vie. Avant, les curés disaient que c’est indisso­luble : aujourd’hui, ils n’osent plus le dire mais ça reste vrai...

            Moi, j’ai entendu le pasteur dire que la fidélité est un appel, une voca­tion mais que ce n’est pas réglé à l’avance comme du papier à musique...

Le porteur de caméra se trouve soudain au milieu d’un conglomérat de jeunes.

            Moi, j’ai aimé les chants. Il y en a trois que je ne connaissais pas mais avec les feuillets sur les bancs on pou­vait se lancer. Et puis j’aime mieux chanter, même des cantiques inconnus, que d’écouter passivement l’Ave Maria de Schubert ou de Gounod.

            C’était une bonne idée d’avoir mis sur pied une petite schola et Andrée l’a très bien menée. Même dans le milieu de la nef ça chantait !

            Moi je trouve qu’ils n’ont pas été hon­nêtes. Il faut du fifty-fifty. Le pasteur a fait le sermon. Et le curé là-dedans ?

            Tu n’as pas vu : le curé a donné la Bible. Et même ce qu’il a dit à ce moment – je ne m’en souviens plus exac­tement – n’était pas mal du tout !

            Oui, mais il a parlé deux minutes et le pasteur, lui, au moins vingt.

            Tu aurais voulu deux sermons, un du pasteur et un du curé ?

           Ah ! non.

            Eh bien moi, intervient un troisième, j’ai récemment assisté à un mariage où le prêtre au temple a parlé après l’épître et le pasteur après l’évangile. J’avais trouvé ça pas mal. Mais finalement j’aime mieux ce qui vient de se passer ici. Ça fait moins doublet. On a plus l’impres­sion que les rôles du prêtre et du pasteur sont complémentaires et pas parallèles.

            Oui, c’était chouette, pas comme le mariage de mes cousins Schlumberger il y a trois mois. C’était à l’église. Tout était très catholique. Le curé a tout fait ou presque. Le pasteur, beaucoup ne l’ont même pas repéré : il était en ves­ton, il est resté dans son coin tout le temps sauf pour dire une prière à un moment. Ça, ce n’est pas de l’œcuménisme !

           Tu aimes les robes pastorales noires ?

           Non, c’est lugubre, surtout à côté des aubes blanches catholiques. Mais il me semble important que même les gens qui sont le moins dans le coup repèrent facilement qu’il y a un prêtre et aussi un pasteur.

            Comment ? si tu ne veux pas la robe noire.   

            Je ne sais pas ! Le curé aurait pu au moins au début l’accueillir dans son église, le présenter, le remercier d’être là...

La caméra tourne à nouveau : sur un banc, des « anciens » assis devisent avec vivacité. L’un d’eux brandit le livret de célébration.

            Vous avez vu : il y a eu, c’est écrit, une « bénédiction » des alliances. C’est anti-protestant. Chez nous, on n’est pas des magiciens, on ne bénit pas les choses, seulement des personnes.

            Vous croyez ?

            J’en suis sûr. Tiens ! Demandez au pasteur.

M. Laccueil arrive en effet, en conversation avec le père Ouvert. Ils s’arrêtent pour saluer la génération plus ancienne.

            M. Laccueil, qu’est-ce que vous pensez de la bénédiction des alliances et j’insiste sur « bénédiction » ?

C’est le prêtre qui prend la parole.

            M. Laccueil et moi-même regrettons cette petite faute sur le livret que les fian­cés ont eu le tort de ne pas nous montrer avant l’impression. Il n’aurait pas fallu écrire « bénédiction » mais « échange » des alliances. Et pour vous rassurer, Messieurs, sachez que, dans la prière que j’ai prononcée, j’ai béni Roméo et Juliette, et non pas leurs alliances.

           Alors ! Vous pouvez, comme cela, tripatouiller la liturgie catholique pour la mettre au goût des protestants ?

            Non, Messieurs, je n’ai rien tripa­touillé comme vous dites. Avec l’accord de Roméo et de Juliette, j’ai choisi l’une des quatre formules de notre rituel officiel catholique, que voici d’ailleurs. Comme vous le constatez, certaines formules prévoient que le célébrant bénisse les alliances, des objets. La troi­sième l’invite à bénir les époux. C’est toujours cette formule que je propose aux fiancés en cas de mariage mixte, par respect pour la sensibilité protestante[22].

A ce moment le groupe est rejoint par l’oncle Régis qui, voyant les deux ministres, s’avance vers eux.

            Messieurs, bravo ! C’est la première fois que je ne m’ennuie pas lors d’un mariage et que je ne suis pas tenté de bavarder avec mon voisin. Pas le ronron habituel, mon attention est restée soutenue. Oh, bien sûr je n’ai pas tout apprécié également, je me serais bien passé de certains chants un peu trop modernes et même de la quête supplémentaire (vous dites « offrande », M. le Pasteur je crois) pour aider le prochain rassemblement des foyers mixtes à la fin du mois. Mais enfin, rien n’est parfait ici-bas. Et aujourd’hui, ce n’était vraiment pas mal. On voyait que tous les deux, vous êtes habitués à travailler ensemble. C’était bien huilé ! Merci, Messieurs !

 

Les deux ministres s’éloignent et retournent à la sacristie. Le père Ouvert a oublié, en effet, de remettre à M. Lac­cueil copie de l’acte de mariage qui, figurant sur le registre catholique, pourra aussi être consigné dans le registre du temple de Privas[23].

 

Trois nouveaux convives s’installent sur les bancs, continuant une conversa­tion animée.

            Heureusement que Roméo s’est marié à l’église !

            Pourquoi, c’est pareil au temple ?

            Pas du tout, chez les protestants le mariage n’est pas un sacrement, il n’est pas indissoluble. On peut chez eux divorcer et se remarier au temple sans problème.

 

M. Westphal intervient.

            Qu’est-ce que vous chantez là ? Chez nous, le mariage est pour la vie. Dans l’ancienne liturgie de l’Eglise Réformée de France (la liturgie dite « verte » de 1963), le pasteur parlait deux fois aux époux de « liens indissolubles » alors que, sauf erreur de ma part, l’ad­jectif indissoluble ne se trouvait pas et ne se trouve toujours pas dans la liturgie catholique, ni d’ailleurs dans la nouvel­le liturgie réformée. Ce qui prouve qu’il faut se méfier des mots. Je pense que M. Laccueil ne me contredirait pas si j’affirme que chez les protestants comme chez les catholiques le mariage est une vocation à vivre toute une vie ensemble dans la fidélité réciproque. « Que l’hom­me ne sépare pas ce que Dieu a uni. »

            Ah ! Vous me surprenez...

 

M. Laccueil, de retour de la sacristie, est pris à témoin et confirme.

            La différence, car il y en a une, est dans l’attitude pastorale lorsque le mariage est définitivement rompu. L’Eglise réformée estime que la grâce de Dieu est toujours la plus forte et qu’aucune faute n’est irréversible : c’est pourquoi, après examen pastoral attentif, elle accepte, c’est vrai, de conférer la bénédiction nuptiale à des conjoints civilement divorcés[24], ce que ne fera pas l’Eglise catholique qui peut seulement parfois reconnaître a posteriori la nullité d’un mariage et alors, après examen, accep­ter un (nouveau) mariage à l’église.

 

Mercredi 9 décembre : Maxime arrive…

 

Un beau soir Roméo apprend avec émotion que, quelques mois plus tard, il serait l’heureux papa de celui ou de celle que – après des semaines de discussions – ils déci­dent d’appeler soit Maxime, soit Constance. Ce sera Maxime.

A partir de ce moment, Roméo et Juliette prolongent souvent les conversations, pas seulement pour tomber d’accord sur un prénom, mais aussi pour se concentrer sur l’édu­cation chrétienne de cet enfant qu’ils se sont engagés à assurer. Et d’abord, son baptême.

Roméo, baptisé à Grenoble à un âge très tendre, comme on l’a toujours fait dans sa famille, n’imagine guère pouvoir agir autrement pour son rejeton. Juliette, elle, a demandé le baptême à quinze ans et ne se trouve pas mal de cette expérience.

La discussion est animée, les argu­ments volent.

           Quand il sera grand, il décidera lui-même. C’est idiot de baptiser un bébé qui n’en a pas conscience et qui ne se souviendra jamais de ce jour.

            Oui, mais il renouvellera, adoles­cent, les promesses de son baptême.

            Tu crois vraiment que ça lui fera quelque chose d’être baptisé ? Il sera inconscient. C’est de la magie.

           Non, ce n’est pas de la magie mais je ne sais pas te l’expliquer. Il faudra qu’on aille discuter avec le père Ouvert. Et puis le baptême, c’est peut-être aussi un peu pour que nous nous engagions vis-à-vis de Dieu et de Maxime.

            D’accord pour aller chez le père Ouvert mais aussi chez le pasteur M. Laccueil.

            Bien sûr !

Le père Ouvert ne fit pas de très longs discours. Roméo et Juliette retinrent que l’amour de Dieu (et le père Ouvert disait plutôt la grâce de Dieu) peut rejoindre chacun de nous quel qu’il soit, là où il est, et dans l’état où il est. Et que, pour cette raison, le baptême des tout petits enfants (que toutes les Eglises chrétiennes ont pratiqué depuis des siècles, probablement à partir des origines, même si dans l’Antiquité il devait y avoir une proportion assez forte de baptêmes d’adultes) est parfai­tement compréhensible. C’est un don invisible de Dieu à Maxime et comme un appel en lui à devenir disciple de Jésus. Et c’est en même temps une invi­tation très ferme à Roméo et à Juliette à s’engager à faire connaître Jésus à leur enfant comme une petite graine spiri­tuelle qui germerait en son cœur.

 

M. Laccueil a des positions assez sem­blables. Roméo a perçu toutefois qu’il parlait moins volontiers d’un don de Dieu à Maxime que d’un signe accordé à ses parents. Mais – contrairement à cer­tains de ses collègues réformés peu favo­rables au baptême des petits enfants – M. Laccueil déclare nettement à Juliette et à Roméo qu’ils peuvent librement choisir de baptiser maintenant Maxime ou bien de le laisser faire cette démarche quand il sera conscient de l’enjeu, à condition, souligne avec fermeté le pas­teur, qu’il reçoive de ses parents l’exemple de vie et, directement ou indi­rectement, l’enseignement qui lui per­mettra de faire ce choix.

 

Les deux ministres étant d’accord pour conseiller de prendre le temps d’une réflexion paisible, Roméo et Juliette frappent à nouveau à la porte du groupe de foyers mixtes de Privas qui accepte volontiers de parler avec eux du baptême des enfants[25] et de parta­ger son expérience ou plutôt les expé­riences diverses de ses membres[26]

 

Du même coup c’est aussi sur ce grou­pe bien vivant que compte le nouveau couple – qui peine à trouver son rythme – pour l’aider à s’insérer mieux dans les deux paroisses de la ville. Pour le moment ils aiment aller de temps en temps, tous les deux ensemble, soit au temple soit à l’église bien qu’ils n’aient pas encore résolu entre eux le « problème de la communion », comme dit Roméo.


[1]           L’Eglise catholique distingue le mariage d’un catholique avec un autre chrétien bapt­isé (mariage dit naguère « de religion mixte », expression aujourd’hui contestée) et le mariage célébré entre un catholique et un non chrétien (mariage « avec disparité de culte » ou « dispar »). Ni l’Eglise catholique ni, avec des nuances, les autres Eglises ne traitent de la même manière les mariages selon qu’ils sont contractés entre chrétiens ou entre un chrétien et un non chrétien.

[2]           « La pastorale des fiancés et des foyers mixtes doit être assurée en commun par les deux Eglises. Elle implique que tous les membres de l’Eglise, les laïcs comme les responsables, prennent conscience de leur responsabilité. La collaboration du prêtre et du pasteur peut revêtir des formes diverses. » Église catholique - Églises luthériennes et Réformées de France, Recommandations concernant la Pastorale commune des foyers mixtes, 1977.

[3]           « Les Eglises ont eu longtemps une attitude de défense vis-à-vis des mariages mixtes. Sous l’impulsion du mouvement œcuménique elles ont pris conscience de ce qu’elles partagent en commun et ont évolué vers un assouplissement de leurs législations respectives. Cette attitude, encore bien loin de se vérifier partout, renouvelle déjà profon­dément les questions qui leur sont posées par l’existence concrète des foyers mixtes. Dès lors, la vocation des foyers mixtes s’éclaire d’une autre lumière. Ils peuvent constituer un véritable ‘tissu conjonctif qui lie entre elles les Eglises encore séparées. » (Commission pour l’unité des chrétiens de la Conference des Evêques de France, Directoire de discernement concernant les engagements et la vocation des foyers mixtes, 1980).

[4]           « C’est dès la préparation au mariage et, si possible, dès les fiançailles que doit être mise en œuvre la pastorale commune. Il importe avant tout d’attirer l’attention des fiancés sur la signification du mariage chrétien et les responsabilités qu’il implique. La catéchèse pré-nuptiale ne saurait donc se limiter à la préparation d’une ‘cérémonie’ ; elle comporte un enseignement relatif à la doctrine chrétienne du mariage telle qu’elle est présentée par les Eglises et une information sur les dispositions disciplinaires qui en sont la conséquence. Chaque fois que cela sera possible, cet enseignement et cette information seront assurés par le pasteur et le prêtre. Ils pourront donner lieu à des entretiens séparés ou en commun de manière à aider les fiancés à réfléchir, à se dégager des éventuelles pressions familiales ou sociales, puis à prendre ensemble, librement, leurs responsabilités. Les fiancés devront en effet non seulement décider du lieu de la célébration mais aussi se déterminer par rapport aux axes majeurs du mariage chrétien et en particulier envisager ce qu’ils croient et espèrent pour l’instruction chrétienne de leurs enfants » Église catholique - Églises luthériennes et Réformées de France, Recommandations concernant la Pastorale commune des foyers mixtes, 1977, n° 13.

[5]           « Seuls sont valides les mariages contractés devant l’Ordinaire du lieu [l’évêque] ou bien devant le curé, ou devant un prêtre ou un diacre délégué par l’un d’entre eux, qui assiste au mariage, ainsi que devant deux témoins » : c’est ce que l’Eglise catholique appelle la « forme canonique » du mariage dont elle peut dispenser (Code de droit canonique, can. 1108 §1). « Si de graves difficultés empêchent que la forme canonique soit observée, l’Ordinaire du lieu de la partie catholique a le droit d’en dispenser dans chaque cas particulier, après avoir cependant consulté l’Ordinaire du lieu où le mariage est célébré, et restant sauve pour la validité une certaine forme publique de célébration » (Code de droit canonique, can. 1127 §2).

[6]           « Un mariage mixte doit toujours être célébré dans un esprit œcuménique et dans le respect des sensibilités particulières. La manifestation et les signes de cet esprit peuvent varier. Il n’a rien à voir avec un égalitarisme superficiel. De toute manière, la célébra­tion est toujours présidée par un seul ministre, celui de l’Eglise dans laquelle le maria­ge a lieu. Même si aucun autre ministre n’y participe, cette célébration peut être vérita­blement œcuménique. La présence de l’autre communauté peut aussi être signifiée par la participation active d’un ou de plusieurs laïcs. Toutefois, sans considérer la partici­pation du deuxième ministre ni comme un ‘droit’, ni comme une obligation, prêtres et pasteurs resteront accueillants à la requête des fiancés qui la souhaitent pour des raisons spirituelles. Dans ce cas la participation du deuxième ministre sera déterminée en fonc­tion d’une recherche commune où l’équilibre apparaîtra plus dans l’harmonie de la célé­bration que dans le temps de parole qui lui sera attribué. » Église catholique - Églises luthériennes et Réformées de France, Recommandations concernant la Pastorale commune des foyers mixtes, 1977, n° 22.

[7]           « Le ministre non catholique peut intervenir au cours de la célébration catholique par des lectures, des paroles de vœux et d’exhortation, et par des prières en commun. Il est également permis, lorsque la dispense de forme canonique a été accordée, que le prêtre catholique qui en aurait été prié, non seulement assiste au mariage à titre amical, mais intervienne en quelque manière à un moment opportun. » (Conférence des Évêques de France, Décrets généraux sur les mariages mixtes, 1988).

             Les Eglises luthériennes ajoutent : « Essentiellement lorsqu’il s’agit de fiancés qui sont l’un et l’autre solidement ancrés chacun dans sa confession. Des mobiles purement sentimentaux ou mondains, par contre, entraîneront normalement un refus pastoralement motivé. » (Églises luthériennes et réformées en France, Nouvelles recommandations protestantes pour les mariages mixtes, 1970, n° 4).

[8]           « La diversité des couples est très grande et leur attachement aux Eglises plus ou moins solide, parfois presque inexistant. Prêtres et pasteurs tiendront naturellement compte de cette diversité. De toutes façons, ils prépareront soigneusement la célébra­tion avec les fiancés. En s’inspirant de la liturgie de l’Église dans laquelle elle aura lieu, ils s’efforceront de la personnaliser en l’adaptant à chaque cas. Ils aideront les fiancés à trouver eux-mêmes les textes bibliques lus et médités au cours de la cérémonie, à préparer les prières de louange et d’intercession, à choisir les chants, etc. » (Église catholique - Églises luthériennes et Réformées de France, Recommandations concernant la Pastorale commune des foyers mixtes, 1977, n° 21).

[9]           Album Fêtes et Saisons, « Notre mariage à l’Eglise », Paris, Cerf, 2005 (ISBN : 2204080411) ou Hors-série de Signes d’aujourd’hui, « Célébrer notre mariage », Paris, Bayard, 2008.

[10]          Eglise Protestante de la Confession d’Augsbourg d’Alsace et de Lorraine ; Eglise Protestante Réformée d’Alsace et de Lorraine, Vivre et aimer avec la bénédiction de Dieu, Strasbourg, 1997. Ecrire à « Liturgie de mariage », 1a, quai Saint-Thomas – 67081 Strasbourg cedex.

L’Église Réformée de France édite un guide Une Parole pour deux (Lyon, éd. Olivétan) ; à commander au secrétariat général de l'Eglise Réformée de France : 47 rue de Clichy - 75311 Paris cedex 09 ou par téléphone : 01.48-74.90.92

[11]          Célébration œcuménique du mariage, co-édité par le Conseil de la Fédération des Eglises protestantes de la Suisse, la Conférence des évêques [catholiques] suisses et l’évêque et le Conseil synodal de l’Eglise catholique-chrétienne de Suisse, Fribourg / Genève, éditions Saint-Paul / Labor et Fides, 1994 [ISBN : 2-8309-0745-0].

[12]          Décision XVI du synode national de l’Eglise Réformée de France, Orthez 1963. « Pour mieux manifester que notre Eglise est ouverte aux hommes, nous nous réjouissons d’accueillir à la communion du Seigneur tous ceux qui, membres ou non de notre Eglise, veulent s’en approcher, en discernant dans la Cène le corps et le sang du Christ ». Les autres Eglises protestantes ont adopté, dans leur grande majorité, la même position.

[13]          « Bien que les époux d’un mariage mixte aient en commun les sacrements du baptême et du mariage, le partage eucharistique ne peut être qu’exceptionnel et l’on doit, en chaque cas, observer les normes concernant l’admission d’un chrétien non catholique à la communion eucharistique, de même que celles concernant la participation d’un catholique à la communion eucharistique d’une autre Eglise. » (Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens :directoire œcuménique, 1993, § 160). En France, la Note sur l'hospitalité eucharistique de la Commission épiscopale pour l’unité des chrétiens, approuvée par le Conseil permanent de l’épiscopat le 14 mars 1983, affirme : « Dans le cas où des prêtres et des fidèles catholiques accueillent des frères protestants à la table eucharistique, une hospitalité authentique suppose de la part de ces derniers un « réel besoin » ou un désir spirituel éprouvé des liens de communion fraternelle profonds et continus avec des catholiques (tels qu’ils sont vécus dans certains foyers mixtes et dans quelques groupes œcuméniques durables), une foi sans ambiguïté quant à la dimension sacrificielle du mémorial, quant à la présence réelle et à la relation entre communion eucharistique et communion ecclésiale, enfin un engagement actif au service de l’unité que Dieu veut. » et « [on] ne peut pas actuellement approuver la participation d’un catholique à la Sainte Cène. Il ne peut être exclu qu’un catholique – suivant sa propre conscience – puisse trouver, dans la situation particulière qui est la sienne, des raisons qui lui font apparaître sa participation à la Sainte Cène comme spirituellement nécessaire. Il devrait alors penser qu’une telle participation ne correspond pas au lien entre Eucharistie et communion ecclésiale, particulièrement pour ce qui concerne la compréhension du ministère. S’agissant de la décision qu’il sera amené à prendre, il ne devra pas mettre en péril son appartenance à sa propre Église et sa décision ne devra pas non plus équivaloir à un reniement de sa propre foi et de sa propre Église, pas plus qu’elle ne devra apparaître ainsi aux yeux d’autrui. »

[15]          « On ne peut exclure l’éventualité de la ‘conversion’ de l’un des conjoints à l’Eglise à laquelle appartient l’autre conjoint. Il faut se montrer réservé à l’égard de ces ‘pas­sages’ avant le mariage – bien qu’on ne puisse les éliminer de manière systématique – parce qu’ils risquent d’être inspirés avant tout par le désir de supprimer des obstacles placés devant une union à laquelle on tient. Après le mariage, pareils ‘passages’ sont moins ambigus ; ils peuvent procéder, pour l’un ou l’autre des époux, ou pour le couple, d’une évolution spirituelle grâce à une recherche loyale de la volonté du Seigneur dans la vérité. En pareille circonstance, la collaboration confiante du pasteur et du prêtre pourra aider au discernement de cette démarche. » (Église catholique - Églises luthériennes et Réformées de France, Recommandations concernant la Pastorale commune des foyers mixtes, 1977, n° 25).

[16]          « Faire son possible est une expression souvent mal comprise. Elle... connote des limites et des contours précis. Il ne s’agit ni de faire l’impossible, ni de faire le maxi­mum possible, mais ce qui est ‘possible’ dans une situation concrète donnée, elle-même conditionnée par un contexte familial, social et ecclésial déterminé. Il n’est pas question de forcer ou d’emporter une décision envers et contre tout, mais de voir et de décider, dans un cas particulier, ce qu’il est possible de faire sans mettre en péril d’autres valeurs essentielles ou prioritaires telles que le respect de la conscience de l’autre, les chances de l’éveil chrétien des enfants et, par dessus tout, l’unité du couple que pourrait compromettre une exigence unilatérale de l’un des membres mal acceptée par l’autre. » (Commission pour l’unité des chrétiens de la Conference des Evêques de France, Directoire de discernement concernant les engagements et la vocation des foyers mixtes, 1980 et Églises luthériennes et réformées en France, Nouvelles recommandations protestantes pour les mariages mixtes, 1970).

             Pour les évêques suisses : « L’éducation religieuse des enfants est l’affaire et le devoir des deux parents. C’est pourquoi le conjoint catholique ne peut pas à lui seul promettre que les enfants seront de fait baptisés et élevés dans la foi catholique. Mais il doit avoir l’intention d’œuvrer dans ce sens, en tenant compte de ce qu’il lui est possible de faire dans les circonstances concrètes du foyer ».

             Pour les évêques belges : « Chaque époux doit confronter sa propre conviction avec celle de son conjoint, conviction souvent aussi profonde et aussi exigeante que la sien­ne. Seule une réflexion honnête et sincère faite en commun par les fiancés avant le mariage et poursuivie dans la suite, pourra peu à peu les éclairer ; elle les amènera à se fixer une ligne de conduite qui tienne compte de toutes les possibilités concrètes de donner aux enfants une éducation chrétienne vraiment fructueuse... Il pourrait donc se faire qu’au terme d’un sérieux échange de vues, les partenaires décident, après avoir pris conseil, que les enfants seront baptisés et éduqués dans la confession de la partie non catholique. »

[17]          « Déclaration d’intention : telle qu’elle a été conçue ce n’est pas un document admi­nistratif à faire signer et à joindre au dossier. Elle doit être comme la charte du futur foyer. Elle sera donc aussi personnalisée que possible. Toutes les fois où cela s’avère possible, laisser les fiancés rédiger eux-mêmes cette déclaration. Au besoin les aider à trouver les mots pour formuler